ANASTÈME - RÉVOLUTION

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  • Au cas où vous auriez oublié les chapitres précédents :

    CHAPITRE 1

    CHAPITRE 2

    CHAPITRE 3

    Chapitre 4 – Le Major General Casey Hamilton

     

    Les derniers invités quittaient la résidence à petits pas. Le Major Général Casey Hamilton avait sorti un mouchoir de sa poche et frottaient ses doigts avec vigueur tout en regardant ses hommes et leurs compagnes s’engouffrer dans leurs imposants SUV. Ce n’était que dans ces moments plus informels qu’il acceptait de leur serrer la main, mais ces brefs contacts physiques restaient pour lui une épreuve. Il irait se laver les mains longuement dès que les derniers feux disparaîtront derrière le grand portail automatique. Au moment où la porte se refermait cependant, le téléphone sonna. Son aide de camp déposa le plateau rempli de coupes vides pour l’attraper et le donner à son supérieur.

    -          Hamilton, répondit le Major.

    -          Major, ici le lieutenant Green. Nous venons de perdre le J-47 numéro 3, Monsieur.

    -          Quand ?

    -          Il y a quatre minutes.

    -          Développez.

    -          Le satellite a repéré trois signatures incohérentes et le J-47 a été envoyé pour vérification sur la zone ouest de la ville, conformément aux…

    -          Je connais le cadre de la mission, coupa sur un ton glacial le Major. Où sont les cibles ?

    -          Hors de vue pour le moment, répondit sur la défensive le lieutenant. Le J-47 numéro 2 est en approche accélérée du site, Monsieur.

    -          Bien. N’interrompez pas les recherches. Faites le lien immédiatement avec les autorités civiles à propos du drone. Le message : tout est sous contrôle et leur coopération est indispensable. Personne ne doit savoir. Envoyez-moi immédiatement le transcrit du numéro 3. Point dans vingt minutes à la base.

    Il raccrocha, envoya le téléphone sur une commode où il heurta trois petits soldats de plomb, marotte du Major, qui se retrouvèrent à se mettre en joue mutuellement. Il se rendit dans sa salle de bain sans adresser ni mot ni regard à son aide de camp. Il resta plusieurs minutes les mains sous l’eau froide, fixant tour à tour son alliance usée aux bords de laquelle des résidus de savon s’étaient accrochés et la mousse blanche qui picotait le fond de son lavabo. Ses pensées s’agençaient comme les rouages d’un antique ordinateur à rouleaux, lentement mais avec force.

    Une frappe discrète sur la porte. Son aide lui annonça que la voiture était prête.

    -          J’arrive, gronda le Major. N’informez pas les invités qui viennent de partir. Leur taux d’alcoolémie pourrait poser problème.

    Il mit un doigt sur la veine de son front qui trahissait la tension qui montait en lui. Il défit puis refit son nœud de cravate, ajusta ses épaules, avisa la silhouette autoritaire dans le miroir et sortit rejoindre son véhicule.

    Il compulsa les premiers éléments sur la large tablette que tenait obligeamment son aide dans l’habitacle de la limousine. Horaires, noms des soldats impliqués, respect des procédures, coordonnées du point de contact. Tout paraissait en ordre. La vidéo de ce qui semblait un engagement s’avéra courte et instructive par ce qu’elle montrait - le leurre lumineux notamment, mais surtout par ce qu’elle ne montrait pas : les caméras avaient été aveuglées avec une facilité déconcertante. Les capteurs avaient rendu compte d’un impact explosif au niveau de l’aileron arrière et du déclenchement du système de défense électrique suite à contact. Cette dernière information satisfit le Major qui se frotta les mains. Le drone avait ensuite connu une sévère avarie d’origine inconnue et s’était écrasé. Il n’eut pas le temps d’en lire davantage : il était arrivé à destination.

    Dans la salle de réunion de la base aux fenêtres aveugles et aux murs gris, l’officier de quart et les pilotes du J-47 numéro 3 se levèrent à l’entrée du Major. Le lieutenant Green qui l’avait informé marchait derrière lui, l’air soucieux de qui s’attend à se faire réprimander. L’aide de camp du Major se posta dans un coin et se mit en position de prise de notes sur sa tablette.

    -          A l’aise, les gars, souffla le Major. Nous sommes ensemble sur ce coup-ci. Vous ne répondez qu’à moi et je réponds de vous. Il y a plusieurs points à régler avant d’étudier les conditions de la perte de ce drone. La priorité est double : retrouvez nos cibles et ne pas inquiéter les civiles. La première requiert de la patience, la seconde de la diligence et de la fermeté. Lieutenant ?

    -          Deux équipes sont sur place et ont déjà commencé à boucler le périmètre autour du drone, avec le concours des pompiers. A vrai dire ils étaient contents que nous arrivions, tous les habitants de l’immeuble se sont précipités dans la rue.

    -          Ils voulaient profiter du spectacle ? S’étonna le Major.

    -          Il y a eu un départ de feu dans le haut de l’immeuble. Les alarmes se sont mises en route et en bons élèves les gens sont sortis. La police a commencé également le recensement et recueilli les premiers témoignages.

    -          Des victimes ?

    -          Aucune, seulement des personnes en état de choc. La chute du drone en réalité a été peu remarquée et les gens ont pu penser à une voiture qui aurait explosée…

    -          Nous nous en assurerons. Cette alarme, avant ou après la prise de contact avec le drone ?

    -          Après.

    Le Major se gratta le menton. Il soupçonnait déjà une diversion.

    -          A-t-on des informations sur le site, est-ce que les satellites ont repéré quelque chose d’autre ?

    -          Aucun signal ni aucune signature nouvelle. Mais les données satellites sont encore en étude.

    -          Pourquoi cela ?

    -          Données incohérentes ou question d’alignement sans doute. Je vous communiquerai les éléments dès réception.

    -          Vérifiez aussi les éventuelles caméras en ville, même si je ne crois pas qu’elles révèlent quoi que ce soit. Qu’est-ce qui a eu la peau du J-47 ?

    -          Nous l’ignorons, il faudra étudier la carcasse.

    -          Des suppositions ?

    Les hommes présents se regardèrent. Supposer n’était pas leur fort. Obéir, oui, mais émettre des hypothèses c’était s’exposer et prendre le risque de donner des mauvaises directions. Ils laissaient cela aux gradés avant d’en devenir un peut-être un jour.

    -          Vous avez raison, abonda le Major en écho au silence. Je suis trop impatient. Faites rapatrier les restes du drone.

    Il regarda les deux pilotes qui avaient un grand gobelet rempli de soda et qui semblaient harassés.

    -          Vous avez fait ce qu’il fallait, les gars. Nous progressons et c’est grâce à votre boulot. (Il prit un temps pour peser les mots suivants, qu’il prononça sans trahir son agacement) Seulement, nous avons un drone à 4 millions de dollars à terre dans une zone urbaine. Inutile de vous dire que nous devons faire profil bas. Vous êtes consignés jusqu’à nouvel ordre dans le dortoir de réserve. Interdiction évidemment de parler à quiconque de cette opération, même à l’équipe relais qui pilote le drone numéro 2. Vous pouvez disposer. Pas vous, Lieutenant Green.

    Le lieutenant Abel Green se figea, mains dans le dos, tête haute, comme pour une inspection. Une fois seul avec le Major et son aide, il relâcha ses bras.

    -          Lieutenant, avez-vous pu déterminer si les cibles étaient bien les personnes que nous recherchons ?

    -          Cela est vraisemblable, Monsieur, répondit le lieutenant sans pourtant la pointe d’assurance qu’attendait le Major.

    -          Vraisemblable ? Je demande des certitudes, Lieutenant. Vous savez combien il est important que cette opération reste entre les mains de l’armée et n’aille pas rejoindre le dossier conséquent de signalements terroristes fantaisistes que la NSA compile à Noël pour faire marrer ses hommes ?

    -          Oui, Monsieur, se reprit Green.

    -          Nous évoluons sous le radar, dans l’intérêt de la Nation et pour la mémoire de nos hommes. Je vous ai choisi parce que vous pouvez faire mieux que cela !

    -          Oui, Monsieur, proclama Green en regardant droit devant lui.

    Le Major ne poussa pas son avantage. Il avait besoin de cet homme efficace et dur à la tâche. Il le savait très attaché à la solidarité entre les soldats et se devait de lui montrer que cela lui importait autant qu’à lui. Leur pacte était celui de frères d’armes dans la Loi du Talion. Idéaliste, le lieutenant Green prenait tout cela avec le plus grand sérieux et c’est l’une des raisons pour laquelle il l’avait sélectionné pour cette opération.

    -          Voyez avec mon aide de camp pour la suite, indiqua le Major. Vous supervisez le J-47 numéro 2. Je m’installe à mon bureau, vous pourrez m’y joindre dès que vous avez du neuf. Vous pouvez disposer à votre tour.

    Green s’exécuta, sans qu’un soulagement ou un sentiment quelconque ne transparaisse dans son attitude.

    Le Major resta seul dans la salle de réunion. Il pensait à ses hommes qui devaient repasser la séquence dans leur tête, traquant l’erreur qui justifierait la sanction pour la perte d’un drone. Ils étaient méticuleux mais pas infaillibles. Personne ne l’était.

    L’origine même de cette mission particulière résultait d’une leçon amère prise par le Major et l’homme dont il composait à présent le numéro de téléphone.

    La sonnerie retentit quatre fois avant qu’une voix marquée par les ans, grave et tristement essoufflée ne répondit. Hamilton appelait le Général en retraite Charles Corden. Son mentor, ami et frère d’armes.

    -          Charles, c’est Casey.

    -          Bonsoir Casey. Si vous m’appelez c’est qu’il y a du neuf.

    -          Nous avons perdu un drone ce soir dans un engagement avec très probablement un des enfants Lumen.

    -          Très probablement ?

    -          Cela vient d’arriver et tous les éléments techniques n’ont pas livré leur verdict. Nous restons méthodiques, nos moyens sont limités et nous nous concentrons sur la mission.

    Le Major se figurait très bien le Général dans son fauteuil en cuir bordé de coussins, son inhalateur à oxygène à portée de main, dans son peignoir en soie acheté à Londres et taillé sur mesure. Il ne dormait jamais et Casey pouvait le joindre jour et nuit.

    -          Je fais confiance à votre jugement, Casey, souffla Corden. Je vais faire le nécessaire pour le drone, ne vous en souciez pas. Vous n’avez pas encore mis la main sur ces aberrations, vous me l’auriez dit. Continuez de les traquer, nous finirons par éradiquer la menace qu’ils représentent. Je sais votre ténacité.

    -          Merci, Charles, répondit, ému, le Major. Il avait conscience que le temps était compté pour son vieil ami qui avait poussé ses forces jusqu’au bout de ce qui était possible. Jusque dans ses formulations Corden lui passait clairement la main. Je vous souhaite une bonne nuit, Général.

    Un petit rire poli suivi d’un douloureux besoin d’air conclut l’appel. Ces échanges minaient le Major de plus en plus. Il espérait que son ami ne souffrirait plus longtemps et appréhendait en même temps le jour où il n’y aurait que le silence en réponse à ses appels. Il ressentit le besoin irrépressible d’aller encore se laver les mains, ce qu’il fit avant de s’enfermer dans son bureau.

    ****

    Tout avait commencé en Turquie quelques années auparavant. Le Major Hamilton était sous le haut commandement du Général Corden, alors en possession de toutes ses capacités, dans le cadre des détachements américains de l’OTAN.

    La base était située à Izmir, sur la rive orientale de la mer Égée, porte d’entrée vers l’Asie. Nommée Smyrne du temps des grecs jusqu'au début du siècle dernier, Izmir était un port majeur de Turquie, le second après Istanbul. S’y côtoyaient des vestiges antiques magnifiques et des buildings modernes plus ou moins inspirés. Une ville en perpétuelle transformation, territoire de métissages entre le Proche-Orient, le bloc russe au nord et l’Europe. Elle se parait de ces multiples influences avec un certain panache illustré par l’énergie de sa jeunesse qui paradaient sur la jetée tous les soirs, malgré la désapprobation de leurs aînés et des conservateurs.

    D’un point de vue professionnel, l’endroit était parfait pour nouer des liens discrets avec des fournisseurs et des opérateurs en armement désireux de montrer leur savoir-faire à l’Armée américaine sans avoir à pénétrer leur territoire farouchement contrôlé. C’était un sujet sensible : aux yeux du monde l’industrie américaine de l’armement se proclamait auto-suffisante. Dans la réalité, il lui fallait bien sûr rester à l’affût des nouveautés, mesurer les progrès, les avancements et les retards des concurrents et cela ne pouvait se faire qu'à travers rencontres et démonstrations. Chaque contact faisait l’objet d’examens préalables approfondis. Il n’était pas question de contracter avec une société à l’organigramme opaque et qui manquait de transparence. Il était avant tout question de savoir avec qui on avait affaire, pas forcément de vérifier l’exactitude des résultats financiers.

    Ce qui avait interrogé Hamilton et Corden n'était pas le manque d'informations ni de références pour la société qui les avait sollicités. C'était tout le contraire : parmi les références fournies, il y avait une liste non exhaustive de remerciements de dirigeants politiques sur plusieurs décennies, dont plusieurs présidents américains, que le dossier de présentation compilait sous forme de fac-similés à en-tête de la Maison Blanche. Il était impensable qu’ils fussent faux.

    Toutes ces lettres louaient la qualité des services de la société sobrement baptisée Hermès Incorporated sans jamais rentrer dans les détails, informations sensibles obligent. Elles étaient néanmoins assez explicites sur l'apport décisif de ce prestataire. Hermès s’était enregistré comme société au Delaware dans la période de l'immédiat après-guerre. C’était donc une société déjà ancienne et honorable comme l’indiquait ses références. Les comptes étaient propres et la dimension de la société, modeste, n'attirait pas l'attention, même cela ne voulait pas dire grand chose.

    Son activité consistait à réaliser des missions à très haut risque avec possibles actions létales. Concrètement, cela signifiait de l'espionnage de toute nature, de l'infiltration et de l'exfiltration, de la collecte d'informations sensibles, du développement de canaux de communication sécurisés non officiels avec des interlocuteurs sensibles, voire de la neutralisation de cibles aux États-Unis et en dehors. Elle officiait à mi-chemin entre le mercenariat et la diplomatie de l'ombre. Les responsables politiques pouvaient faire appel à son expertise sans compromettre ses propres agences de sécurité, pourtant connues pour leur audace et leur aventurisme, notamment en Amérique centrale ou au Moyen-Orient. Hermès était au-delà, elle entrait en jeu quand la mission semblait impossible ou définitivement trop risquée.

    Hermès avait élargi l'éventail de ses compétences et avait contacté en conséquences les clients les plus à même de les apprécier. C’est ainsi que le Général Corben, tête chercheuse en matière de nouvelles solutions opérationnelles, avait eu vent de ses services. Celui qui intéressait plus particulièrement le Général concernait les opérations sur le terrain et en particulier la neutralisation et la prise de site en totale discrétion. Ce faisant, Hermès marchait sur les plates-bandes des forces spéciales, peu réputées pour tolérer une privatisation de leur pré carré, mais cela ne posait pas de problème de conscience pour Corben. Comme Hermès proposait un test sur terrain neutre pour démontrer ses compétences, un « match » entre des soldats d’élite et leurs propres hommes, Corben avait trouvé l’idée excellente et peu risquée : si ses soldats gagnaient, il imposait la suprématie de l’Armée de métier et ajoutait une tête à leur tableau de chasse ; s’ils perdaient, ce qu’il jugeait impensable, il avait trouvé un prestataire d’un niveau inédit, utile pour les confrontations modernes, chaotiques et sous constante surveillance des médias qui apparaissaient un peu partout sur la planète. Il avait chargé le Major Hamilton de la sélection de leurs « joueurs » et celui-ci avait désigné la petite unité sous les ordres du Lieutenant James Kovac.

    Kovac était un dur, un guerrier et un excellent stratège. Ses hommes étaient du même bois, expérimentés et parfaits connaisseurs de tous les types de terrains, de la jungle indonésienne, au désert et jusqu’à la guérilla urbaine. Kovac reçut son ordre de mission avec une joie non dissimulée. Les entraînements manquaient d'originalité et d'enjeux à la base. Les missions d'observations et les exercices conjoints avec les turcs et les autres pays membres de l’Alliance manquaient d’intérêt. Tout cela ronronnait et ses hommes et lui étaient en manque d'une véritable action.

    Kovac et ses hommes avaient pour consigne de n’avoir que des chargeurs à blanc et des fusils à visée laser. Ce n’était pas une invitation à une boucherie gratuite, et un non ferme lui avait été répondu quand il avait demandé s’ils ne pouvaient pas au moins dégommer une de ces foutues chèvres toute pelée, juste pour marquer le coup.

    Le convoi qui emmenait Kovac et ses huit hommes, le Général Corben, le Major Hamilton et leur staff (dont quatre gardes rapprochés) mit près de trois heures à rejoindre le site de la démonstration. Ils profitèrent du trajet pour repréciser la stratégie de conquête du terrain à partir des photos satellites fournies à la fois par les Turcs et l’US Army.

    Les autorités locales avaient accepté de laisser un de leur propre terrain militaire à disposition. Il s’agissait d’un ancien village de plusieurs dizaines de maisons dont il ne restait que des ruines couvertes d’impacts, des gravats et des arbres squelettiques. La zone était idéale car elle recelait nombre de caches potentielles, deux ou trois points de vue possible pour un sniper, et bien sûr aucun risque de tomber nez-à-nez avec un autochtone.

    Un poste d’observation avait été construit à bonne distance du site. Deux énormes jumelles étaient arrimées au béton et permettaient de zoomer sur telle ou telle partie du village avec une grande netteté.

    Les représentants d’Hermès étaient déjà arrivés et attendaient les soldats américains en compagnie de deux officiels turcs. Ils se tenaient devant un panneau sinistre et sans équivoque : une interdiction en turc agrémentée d’une tête de mort rendue riante grâce à deux moustaches tracées au feutre rouge.

    Il était convenu que les soldats américains prendraient possession du site et quadrilleraient l’espace, avec pour mission de dégommer « virtuellement » tout intrus. De leur côté, les intrus en question devaient neutraliser les hommes de Kovac, sans violence, et décrocher le « red flag », c’est-à-dire un mouchoir rouge serré autour du bras du lieutenant qui dirigeait l’unité.

    Les deux représentants d’Hermès, blancs caucasiens aux traits juvéniles, costumes et cravates noirs sur chemises blanches, serrèrent la main de Corben et d’Hamilton (qui s’essuya discrètement ensuite) et présentèrent les trois hommes en charge de leur part de la démonstration. Les américains échangèrent des regards interrogateurs : huit soldats aguerris face à trois hommes, c’était sacrément déséquilibré. Les représentants d’Hermès balayèrent les interrogations, avec une autorité et une confiance qui aiguillonnèrent l’orgueil des américains. Le lieutenant Kovac s’entretint avec Hamilton, soupçonnant une possible tricherie. Hamilton lui conseilla de ne pas discuter, cela pouvait passer pour de la faiblesse.

    Les neuf soldats américains et les trois mercenaires d’Hermès se firent face. Les premiers étaient équipés de tout le matériel habituel, système d’écoute et de communication, lunettes à visée  infrarouge, gilets de protection, armes blanches, écrans souples numériques pour la communication et la localisation… Les seconds ressemblaient à des gymnastes, longilignes, une combinaison collait à leurs membres où affleuraient des protubérances, sans doute des capteurs ou des armes. Sur leur poitrine des plaques sensibles aux lasers désignaient la cible à atteindre pour les arrêter. Ils portaient un masque noir et l’impossibilité de voir leur visage agaça Kovac qui se posta devant le plus avancé et colla son visage au sien. L’homme masqué ne bougea pas. L’intimidation de Kovac n’avait visiblement aucun effet sur lui.

    -          Des putains de ninjas… maugréa t-il en se reculant à la demande de Corben.

    Les règles furent rappelées et alors que le soleil était haut dans le ciel, les soldats américains investirent le village tandis que les hommes d’Hermès furent mis au secret dans l’un des camions militaires. Les représentants d’Hermès échangeaient des amabilités avec le Général Corben. Hamilton observaient quant à lui les trois statuts noires dont se dégageait une curieuse énergie qui rendait leur présence « floue », c’est le terme le plus proche qu’il trouva quand il remémora l’impression qu’ils lui avaient laissée. Il n’y avait pas de nervosité ni de tension chez ces hommes. Ils ressemblaient à des sportifs concentrés prêts à se lancer dans leur épreuve, non à des fauves muselés à deux doigts de partir en chasse comme il en avait vu des centaines dans sa carrière.

     Au bout de deux heures, un signal marqua la mise en place des hommes de Kovac. Leurs trois adversaires se glissèrent à l’extérieur sans bruit. Corben, Hamilton, leur staff et les représentants d’Hermès prirent place dans le poste d’observation qui faisait aussi office d’abri contre le soleil. Dans les jumelles, tout était paisible. Aucune fumée, aucun mouvement n’était visible. Les maisons éventrées étaient figées dans leur agonie perpétuelle, faussement dépouillées de toute présence humaine.

    Corben et Hamilton avaient laissé Kovac définir la stratégie. Ils savaient que des capteurs infrarouges et des détecteurs de mouvements seraient disposés à des endroits stratégiques. Des leurres et des grenades sifflantes, aveuglantes et fumigènes avaient été scellés sur des pans de murs par les deux artificiers de l’unité. A tout l’arsenal habituel, Kovac avait ajouté quelques gadgets de son cru, des brouilleurs d’ondes afin de gêner les communications de l’ennemi mais surtout des petits projecteurs d’acide, petites infractions bénignes selon lui, mais qui ici rabaisseraient les prétentions de ces ninjas. Par prudence il les avait disposés autour de lui, lui donnant un avantage important en cas de combat rapproché.

    Kovac se tenait sous des gravats, astucieusement dissimulé sous une cape que ses hommes avaient recouverte de poussières et de petites pierres. Il était impossible de deviner sa présence. Deux hommes s’étaient installés l’un à côté de l’autre dans les restes d’un toit en surplomb, chacun couvrant avec son fusil laser un angle de tir très large et complémentaire. Les fusils laser n’émettaient pas de son, ce qui était là aussi un atout formidable pour des tirs discrets et fatals. Trois hommes se tenaient dans des trous de souris au niveau du sol. Les trois derniers hommes enfin, les plus véloces et les plus souples, servaient de « bait », c’est-à-dire d’appât. C’était la tactique choisie par Kovac. L’exercice n’étant pas létal, il acceptait l’idée de sacrifier possiblement des hommes pour obtenir la victoire en se servant d’eux.

    La communication entre les 9 soldats disséminés dans le village passait par des impulsions tonales qui étaient centralisées chez Kovac. Il pouvait ainsi, à la manière d’une araignée, sentir les vibrations possibles sur les fils invisibles le reliant à ses hommes. Il était interdit de parler dès lors que le signal avait été donné. Avant, les hommes avaient abondamment plaisanté sur les « tapettes » et les « danseuses » qui allaient se faire défoncer en quelques instants et autres amabilités du même genre, impressions laissées par les mercenaires d’Hermès. Impressions trompeuses.

    De longues minutes s’écoulèrent sans qu’aucun signal d’aucune sorte ne s’enclenche.

    Kovac appelait en silence ses proies et louait ses hommes. C’était amusant comme situation, à défaut d’être captivant.

    Il entendait dans son oreille les bips réguliers de ses hommes, les comptait sans y faire attention. Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Huit. Les nuances dans les bips lui donnaient l’identité de leur émetteur.

    Un claquement sec résonna à mi-distance et un oiseau égaré - une espèce de corneille, se souleva lourdement du sol.

    Les hommes avaient sur leur poitrine une gourde en plastique avec une petite paille sur laquelle ils pouvaient tirer pour se désaltérer sous les rayons du soleil pesants.

    Aucun signe.

    Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Sept ?

    Tout à coup, les sens de Kovac se mirent en alerte maximale. Le bip manquant venait d’un des appâts.

    Merde.

    Il tapota un code à destination de ses hommes pour les avertir qu’un problème venait d’apparaître. Les hommes redoublèrent de vigilance, le doigt crispé sur la gâchette de leur fusil laser.

    Un. Deux. Trois. Cinq. Sept.

    Silence.

    Kovac se retint de sortir en plein jour pour comprendre. Les deux nouveaux bips manquants étaient ceux des snipers sur le toit. Comment était-ce possible ?

    Puis vint un premier hurlement.

    Un des appâts apparut au bout de la rue, la main droite bizarrement tordue soutenue par la gauche. Il marchait sans faire garde à ses pas et tournait la tête de tous côtés. Il déclencha une grenade aveuglante. La seconde d’après, il était au sol, inanimé.

    Un des soldats à couvert mitrailla de coups de lasers devant lui. Il eut la vision fugace d’une ombre qui fondait sur lui tel un mamba noir, ce serpent extrêmement venimeux qu’il avait vu une fois à l’œuvre lors d’une mission en Afrique de l’Ouest. Cela raviva une crainte enfouie en lui et il ne se rendit pas compte qu’il jurait et signalait sa présence.

    Quelques instants après il s’était tu.

    Bips. Deux. Trois. Sept.

    Kovac ne comprenait rien à ce qu’il se passait autour de lui.

    Dans leur abri, Corben et Hamilton avaient les yeux rivés sur le village, inquiétés par les retours de communication et les bruits atténués mais explicites qui remontaient jusqu’à leur observatoire. Les représentants d’Hermès restaient muets et leur attitude ne trahissait aucun sentiment particulier.

    Un bip bienvenu informa Kovac que, manifestement, un tir avait touché un des adversaires. Le lieutenant reprit espoir. Le même bip se reproduisit. Puis encore une fois. Trois bips. Trois adversaires.

    L’instinct suggéra à Kovac de ne pas crier victoire. Il se maintint dans sa cachette, dans l’attente des bips de confirmation de ses hommes.

    Au lieu de quoi, deux bips de surveillance sonnèrent dans son oreille.

    Deux. Trois.

    Un sixième homme manquait à l’appel.

    Kovac faillit hurler de peur et se ressaisit aussitôt quand il vit littéralement le numéro Sept avancer vers lui au ralenti, somnolent, ses jambes trainant sur le sol comme si une force le poussait dans le dos. Il déclencha sans faire exprès ses alarmes, en premier lieu les acides que l’homme reçut en plein visage.

    Ses hurlements épouvantés glacèrent le dos des officiels qui s’agitaient à présent franchement dans leur abri. Corben, peu habitué à voir ses hommes malmenés, demanda des comptes aux représentants d’Hermès. Ceux-ci se contentèrent de répondre sur le ton de l’évidence que c’était l’objet de la démonstration et que ses conditions étaient respectées.

    Le soldat gravement brûlé au visage tomba sur le sol et Kovac crut halluciner quand il vit une espèce de brouillard sombre se disloquer en deux et s’évaporer en un clignement de cils. Il n’avait pas révélé sa présence mais il était persuadé qu’il était repéré. Son cœur voulait sortir de sa poitrine, sensation dont il s’étonna et qu’il n’avait pas ressentie depuis l’enfance. Cet exercice était peut-être beaucoup plus intéressant qu’il n’avait imaginé.

    Deux. Trois. Toujours.

    Ils étaient donc à égalité. Trois contre trois. Cette situation dépassait toutes les hypothèses envisagées. Kovac saisit son arme de poing, un Desert Eagle, équivalent automatique d’un 357 Magnum, que personne n’avait songé à lui demander tant il faisait partie de sa panoplie. Il avait conscience qu’il prenait un risque inconsidéré mais il voulait uniquement effrayer ses adversaires.

    Bien mal lui en prit.

    Il réalisa alors que plus aucun bip ne résonnait dans son oreillette. Ses hommes étaient neutralisés. Il ne restait plus que lui. Comment était-ce possible ? Il décida de déclencher deux leurres, un premier, thermique, identique dans l’intention à celui utilisé par Baltimore avec le drone. Le second une grenade fumigène qui enveloppa de brouillard plusieurs ruelles et la place où il était planqué.

    Il se posta dans l’attente d’un passage, même furtif. Celui-ci ne se fit pas attendre. Il tendit alors le bras, le Desert Eagle armé, et tira dans un mur.

    La détonation fit sursauter les officiels dans leur abri. Un des représentants d’Hermès cria alors que les conditions de la démonstration n’étaient plus respectées. Sur la défensive, le Général Corben leur rétorqua qu’il ignorait qui avait tiré. Le second représentant avait pris un émetteur et parlait à voix basse, donnait des ordres dans une langue qu’Hamilton ne comprenait pas.

    Une seconde détonation déchira l’air. Puis une troisième, rapprochée.

    Sans qu’il ne comprenne comment, la couverture de Kovac fut tout-à-coup soulevée comme un couvercle et, aveuglé brutalement par le soleil, il braqua son arme en signe de défense. Une main s’enroula sur son bras, chercha à le désarmer mais Kovac résista avec force. Il sentit alors une traction vers le haut, comme si une grue le hissait, et tira le second tir. Il n’avait heureusement pas réglé son pistolet en mode rafale. Il s’affala et sentit des gouttes chaudes sur son visage.

    Du sang.

    Il avait touché quelqu’un.

    Ce constat le revigora et il se mit alors debout, en position de tir, bras armé tendu et second bras en appui, la tête penchée pour mieux viser. Il opérait des cercles sur lui-même pour accrocher dans sa mire tous les fous qui se hasarderaient à l’attaquer. Il sentit une présence dans son dos, envoya sa jambe en balayage mais elle ne rencontra que le vide. Il tira pour la troisième fois, à l’aveugle, galvanisé.

    Dans l’abri :

    -          Un de vos soldats vient de tirer sur un de nos hommes, rapporta le second représentant. Nous demandons un cessez-le-feu immédiat.

    -          Cela veut dire que vos hommes n’ont pas respecté les consignes, protesta le Général en parfaite mauvaise foi.

    -          Cessez-le feu, demanda le représentant. Ou nos hommes riposteront en légitime défense.

    -          Vous n’avez aucune autorité ici, s’obstina Corben.

    Hamilton s’était rapproché et prit le bras du Général, geste peu protocolaire mais sa crainte d’un dérapage surpassait la bienséance. Corben se dégagea et foudroya du regard les deux représentants.

    -          Faites sonner l’alarme, ordonna-t-il, revenu à une attitude plus mesurée.

    Le haut-parleur d’un des camions retentit à la manière d’une corne de brume.

    L’alarme parvint à Kovac. Fin de partie.

    Il vit ses trois adversaires devant lui, dont un s’était éloigné de plusieurs dizaines de mètres, se tenant le bras, le buste un peu penché. Les deux autres avaient levé les mains, obéissants au signal.

    -          Putain de ninjas… gronda Kovac. Vous ne m’avez pas eu !

    Par bravade il pointa son Desert Eagle sur l’homme le plus proche et ricana. Le temps de vie qui lui resta ne fut pas suffisant pour comprendre ce qui se passa.

    L’homme, par réflexe ou par peur, s’éleva dans les airs, effectua une sorte de vrille et s’enroula autour de Kovac. Le lieutenant vit plus qu’il ne sentit ses deux bras se détacher de son corps, tranchés net. Il écarquilla les yeux devant ces parties de lui qui tombaient, emportées par le poids de son pistolet automatique. Son sang se mit alors à gicler et à drainer le sang hors de portée, et sa vie avec. Il tomba à genoux, impuissant, l’esprit désagrégé. Il ne sentit rien du souffle qui désolidarisa sa tête de son buste.

    Le second représentant devint blanc à l’écoute de son émetteur. Il se tourna vers le Général et le Major.

    -          Le chef de votre unité est mort, dit-il d’une voix basse, sur le ton du regret.

    -          Gardes, arrêtez ces hommes ! commanda aussitôt le Général, furieux.

    Les gardes avaient dressé leurs armes et allaient les pointer sur les représentants. Hamilton et Corben ne comprirent pas plus que Kovac ce qui s’ensuivit. Les gardes furent propulsés contre les parois de bêton de l’abri, comme si un bison les avait percutés. L’image était absurde mais c’est celle-là qu’Hamilton conserva aussi en mémoire. Comme il conserva en mémoire la froidure des pointes acérées que les représentants, passés derrière lui et le Général dans un mouvement surnaturel, pointaient sur leur carotide en même temps qu’ils leurs tordaient le bras. La prise était très douloureuse.

    -          Votre autorité n’a pas cours non plus ici, murmura le représentant qui tenait le Général. Nous considérons que notre relation d’affaires est finie. Nous vous décourageons de chercher à nous poursuivre ou à nous nuire de quelque manière. Comprenons-nous bien, nous ne répliquerons pas à coup d’avocats. Nous sommes des combattants et notre réaction sera beaucoup plus désagréable que l’élancement dans votre épaule.

    Hamilton crut voir les trois mercenaires d’Hermès déjà revenus du village, ce qui était strictement impossible, quand les représentants d’Hermès quittèrent l’abri en le laissant lui et le Général assis sur le sol, défaits, bras ballants, sous le choc.

    ****

    L’affaire valut au Général Corben une mise en retraite forcée. Cela précipita la dégradation de sa santé, où en proie à un emphysème pulmonaire, il résistait comme il pouvait à l’inéluctable étouffement qui aurait raison de lui. Son désir de vengeance, soutenu par Hamilton qu’il aida discrètement à remonter la pente après une période où il dut faire profil bas, était sa seule raison de vivre.

    Tous deux avaient constitué un maigre dossier sur Hermès et les personnes qui géraient la société. Afin de ne pas s’exposer au courroux des représentants qui avaient disparu dans la nature, ils avaient creusé les circulations de l’argent dans et autour de la société. Ils avaient découvert les fournisseurs qui fabriquaient les combinaisons spéciales, avaient dû se rendre à l’évidence sur la nature des capacités des trois hommes qui avaient affronté Kovac et ses hommes face aux spécificités techniques de ces matériels. Ils volaient. A la honte d’avoir été humilié et n’avoir pas pu riposter, Corben éprouvait de l’horreur face à ceux qu’ils considéraient comme des anomalies de la nature, des aberrations comme il ne se privait pas de les nommer.

    En charge des tests sur une nouvelle unité de drones, le Major Hamilton avait mis en place une opération quasi clandestine et utilisait les fouineurs volants pour espionner et traquer les personnes liées à Hermès.

    C’est ainsi qu’il crût tirer le gros lot quand il tomba sur le directeur financier d’Hermès, un homme d’une grande habilité à la dissimulation. Un homme du nom de Peter Lumen. Le père de Venus et Baltimore.

    ****

     A SUIVRE...

  • Si vous avez un doute, relisez les chapitres précédents :

    CHAPITRE 1 / CHAPITRE 2

    Chapitre 3 : Venus & Baltimore LUMEN


    -          Alors, vous êtes qui ? demanda Erika d’un claquement de langue sec et martial.

    La question était rude et déstabilisa Venus. Tout le temps du vol, elle s’était figurée que leurs sauveteurs les connaissaient, qu’ils venaient à leur rescousse à la demande de leurs parents, mus par la reconnaissance de leur rang social ou leur pédigrée, n’importe quoi qui voulait dire qu’ils étaient importants à leurs yeux.

    Ils s’étaient posés dans les étages étonnamment aménagés d’une ancienne usine qui devait se repérer par la masse sombre de la cheminée à moitié écroulée que Venus avait survolée en arrivant. A l’intérieur, des faibles veilleuses poinçonnaient l’espace qu’elle devinait immense à la manière dont les sons se répercutaient. Elle voyait au-dessus d’elle des ombres voleter, véritables oiseaux ou compagnons de voyage, impossible à dire à cause du manque de lumière. Qu’était-ce que ce refuge ? Les odeurs de vieille suie et de poussière perçaient malgré les aménagements isolants prenant la forme de toiles épaisses et de cloisons coulissantes. A l’évidence, cette femme, Erika, ne vivait pas ici avec son équipe. C’était un point de rendez-vous, une espèce de base.

    Venus se sentait épiée, ce qui était très inconfortable bien que compréhensible. Baltimore et Penelope avaient été pris en charge par trois autres personnes qui les attendaient, matériel médical prêt à l’usage, tandis qu’elle était séparée d’eux pour subir un mini interrogatoire.

    Erika l’observait avec méfiance dans l’attente de sa réponse. Que pouvait-elle craindre d’une adolescente dépassée accrochée aux basques de son frère qui ne savait encore rien du pouvoir héréditaire de voler quelques semaines auparavant ? Une adolescente qui n’avait pu empêcher le rapt de ses parents sous ses yeux.

    -          Je m’appelle Venus Ann Lumen – elle faillit ajouter que son petit ami Erik la surnommait « Sun-V » mais ce point ridicule était peut-être ce qu’elle avait de plus intime à cet instant précis et se retint. Mon frère là-bas s’appelle Baltimore George Lumen. Elle, c’est notre cousine, Penelope Carry Johannsen. Elle est anglaise, trouva-t-elle utile de préciser.

    Erika hocha la tête. Elle jeta un coup d’œil à Roko qui notait tout cela sur une tablette. Il tourna l’écran vers elle, et tous deux conversèrent à voix basse dans une langue totalement inconnue de Venus. Elle capta que plusieurs mots commençaient par « Ude » mais cela ne l’aidait guère.

    Erika et Roko avaient ôté leur casque ainsi que plusieurs éléments de leur combinaison qui devaient peser lourd ou qui étaient sensibles comme les armes de Baltimore. Ils ne se ressemblaient pas du tout malgré leur langue commune.

    Erika était une femme mûre au visage fort, tanné, avec de curieuses rides qui entouraient ses yeux noirs et les soulignaient comme une déesse égyptienne. La peau chiffonnée sous son menton suggérait qu’elle pouvait être un peu plus âgée que ce qu’avait imaginé Venus de prime abord.  Elle l’associait sans trop savoir pourquoi à sa propre mère. Ses cheveux de corbeau étaient épais, reliés en une natte unique veinée de fils très blancs.

    Roko avait des cheveux bouclés qui tombaient sur ses épaules. Un bandeau ceignait son front. Il descendait jusque derrière sa nuque où une sorte de poids tirait sa tête vers arrière, l’obligeant à se tenir très droit, presque raide.

    A l’issue de leur échange, Roko se recula et regarda Venus avec une inquiétude nouvelle et dérangeante. Le visage d’Erika n’exprimait quant à lui rien d’autre que sa vive détermination et elle sourit même à la fin des instructions qu’elle énonça :

    -          Venus, vous êtes tous trois sous notre protection. Profitez-en pour prendre du repos. Votre cousine et votre frère nécessitent des soins. Pour des raisons de sécurité, vous n’êtes pas autorisée à quitter ce lieu. Les équipements sont sommaires mais tout est fonctionnel. Si vous avez quelque besoin, faites-le nous savoir.

    Venus n’eut pas la force de se lever. Se mettre sous la protection de ces personnes animées de bonnes intentions la soulageait. Dans le même temps, elle voulait des réponses et son état de fatigue créait de la confusion dans son esprit et par sagesse elle retint ses paroles. Erika lui tendit une tisane fumante dont le parfum doux la fit frissonner.

    -          Nous avons une douche et des habits de rechange. Nous reprendrons cette discussion après que vous vous soyez reposée. La nuit est très avancée et les corps réclament leur dose de sommeil.

    Puis Erika s’éloigna. Une jeune femme mutique aux cheveux blonds vint la remplacer auprès de Venus. Elle l’accompagna à la douche et jusqu’à une couche. La sœur de Baltimore sentait indistinctement des murs invisibles autour d’elle. L’obligeance d’Erika ne cachait pas un constat : s’ils n’étaient pas à proprement parler ses prisonniers, ils étaient au moins à sa merci.

    ****

    Venus se réveilla plusieurs fois en sursaut pendant la courte nuit qui suivit. Chaque fois, c’était un dû à un stimulus différent. Un craquement. Un cauchemar. Un souffle d’air. Et enfin les rayons du soleil. Elle émergea les cheveux à peine plus emmêlés que ses pensées. Elle avait revêtu un long tee-shirt gris qui la couvrait entièrement, des collants et une écharpe sur ses épaules, réconfortante comme un bras ami. Elle écarta la lourde toile qui avait préservé l’intimité de son sommeil, avança sur toute la longueur du plateau aménagé devant elle, évita les meubles et cligna plusieurs fois des yeux. Le spectacle qui s’offrait à elle l’ébahit.

    Elle surplombait l’espace intérieur de l’usine. Il avait été vidé de toutes ses machines. Il ressemblait à un immense chapiteau de cirque pétrifié. Il ne restait que les structures apparentes et indispensables à l’édifice, charpente, poutres métalliques, puissants piliers de soutènement. S’y ajoutaient des tuyaux d’aération argentés et éventrés, étranges boyaux inutiles et pathétiques. A intervalle régulier des portails coulissants entrebâillés indiquaient que les matières premières passaient d’un côté avant d’être transformées et évacuées d’un autre, dans un éternel va-et-vient, sans doute vers des entrepôts invisibles de son point de vue. Des fours de cuisson avaient dû être installés sur un côté. Il n’en restait qu’une vaste ombre noircie et l’impression que leur chaleur avait repoussé sol  et murs, comme s’ils avaient joué des bras pour se faire davantage de place.

    Si la rouille, l’écaillement des peintures, les infiltrations provoquées par les intempéries et le manque d’entretien étaient visibles, le lieu ne paraissait pas insalubre pour autant. Les rayons horizontaux du soleil entraient par des vasistas et les fenêtres encore entières. Leur flot jaune faisait danser la poussière qui marquait le sillage de la demie douzaine d’enfants d’Anastème qui filaient dans les airs et se jouaient des obstacles.

    Venus eut un peu le vertige devant les virevoltes des hommes et femmes compagnons d’Erika. Ils se mouvaient tels des papillons. Etait-ce des exercices d’acrobatie ? Un rituel ? Un jeu ? Ils avaient troqué leur combinaison pour des justes-au-corps composés de bandes de tissus superposées beiges et blanches.

    Ces hommes et ces femmes évoluaient avec une grâce infinie. Ils s’enroulaient les uns autour des autres avec sensualité. Ils se coursaient et échangeaient des caresses ou des claquements amicaux à chaque croisement, avec la capacité surnaturelle de se toucher en mouvement et sans se voir. Des objets passaient des uns aux autres dans d’impressionnantes jongles. Venus essayait de deviner ce que c’était mais les virevoltes étaient trop rapides. Quand une prise était manquée, le fautif plongeait vers le sol et rattrapait toujours l’objet avant qu’il ne s’écrasât. Ces sauvetages in extremis étaient toujours salués par des sifflements et des rires de moquerie.

    -          Vous vous demandez ce qu’ils font, n’est-ce pas ?

    Venus sursauta quand Erika lui posa cette question sur le ton de la conversation.

    -          Ils profitent des premières heures pour s’échauffer et maintenir le lien entre eux. Ils pratiquent des jeux ancestraux qui étaient dans le passé des sortes de prière. Tout cela doit vous être étranger. Votre famille n’a pas suivi les mêmes chemins que les nôtres.

    -          Que savez-vous de notre famille, riposta, aiguillonnée, Venus ?

    -          Rien, répondit sur un ton neutre Erika.

    -          Et la tablette que vous avez consultée hier ?

    -          Justement, votre famille n’est pas dans notre base.

    Venus lui lança un regard pénétrant. Disait-elle la vérité ? La lumière matinale estompait la dureté des traits d’Erika. Alors que les derniers évènements se reformaient dans son esprit, elle prit une décision qui la surprit par sa simplicité et sa rapidité : elle lui fit confiance. Sentant le lien entre elles se raffermir, Erika tendit la main vers une cloison.

    -          Vous devez avoir faim et êtes sans doute impatiente de retrouver votre frère et votre cousine. C’est par ici.

    Elles pénétrèrent dans une salle où étaient punaisés des posters de femmes dévêtues sur tout un pan de mur, alternant avec des casiers éventrés. Venus se souvint être déjà passée ici sur le chemin de la douche, sans en voir les subtilités du décor.

    Une dizaine de lits étaient alignés en deux rangées de cinq. Penelope et Baltimore étaient installés côte à côte au fond de la salle. Deux autres personnes occupaient un coin plus avant. A leur passage, Venus s’arrêta. La vue des sangles qui les arrimaient à leur  lit fit sonner une alarme en elle. Erika suivit son regard et l’éclaira :

    -          Le pouvoir peut se manifester quand nous dormons et par mesure de sécurité, il vaut mieux attacher ceux à qui il peut échapper. L’âge fragilise même les plus forts et le réveil d’une crise de somnambulisme peut avoir des conséquences tragiques.

    Venus mit une main sur sa bouche. Elle ne comprenait pas tout ce que venait de dire Erika mais une réalité la frappa : le pouvoir c’était pour la vie. Elle n’y avait jamais pensé sous cette perspective et un frisson lui zébra le dos devant les corps endormis mais entravés de ces deux personnes âgées. Erika la prit gentiment par le bras et l’entraîna à sa suite.

    Baltimore se redressa à leur arrivée. Penelope dormait, recroquevillée sur elle-même. Venus avisa la présence de deux soignants qui s’affairaient autour d’une table où tout un arsenal de médicaments et de matériels de soin étaient posés. Ils flottaient à quelques centimètres du sol, tels des fées, et ce détail lui donna l’impression d’être dans un rêve. Un rêve qui sentait la sueur et la poussière, mais un rêve tout de même.

    -          Je n’ai pas de lecture mais la compagnie est agréable, coassa Baltimore en lorgnant vers les posters de filles nues. Parler lui coûtait.

    Contrariée, Venus ne sourit pas à l’effort méritoire de son frère. Il avait une mine affreuse. Ses fiers cheveux dressés avaient abdiqués et s’étalaient sur sa tête comme des algues échouées. Des cernes gris s’étendaient sous ses yeux rendus brillants par les médicaments qu’on lui avait administrés. Il ressemblait terriblement à la dernière vision qu’elle avait de leur père. Il avait la même attitude, crispé et tendu pour contenir la douleur. Une perfusion envoyait un liquide rosé dans son bras. Le vide soudain dans sa poitrine la fit se pencher en avant et elle dût se tenir au montant du lit pour ne pas tomber.

    -          Venus-Baby a trop fait la fête on dirait, commenta toujours goguenard son frère, la voix un peu plus claire.

    -          Mais comment arrives-tu à rigoler, s’égosilla-t-elle ?

    Pour toute réponse Baltimore décroisa ses mains et les secoua doucement. Autant en rire disaient-elles.

    -          Votre frère a subi une décharge électrique considérable, rappela Erika. Il doit sa vie à sa combinaison qui l’a partiellement protégé et à sa robustesse. C’était un acte courageux mais assez stupide. Affronter un drone tout seul était une folie.

    -          Baltimore un, drone zéro, claironna Baltimore. S’ensuivit un rire qui se commua en toux sèche heureusement courte.

    Venus s’assit sur un lit vide et observa sans un mot son frère. Ils avaient défait un drone et avaient failli y passer. Mais par miracle ils étaient à présent sains et saufs. Après s’être calmé et avoir bu un peu d’eau, Baltimore se reprit.

    -          Tout n’est pas clair dans ce qui s’est passé, reconnut-il. On dirait bien que ma petite sœur a été encore plus courageuse que moi…

    Les doigts entortillés, Venus prit une grande respiration et releva la tête. Elle avait en effet trouvé des ressources insoupçonnées pour les tirer partiellement d’affaire. Mal à l’aise cependant avec le récit de ses exploits, elle se tourna vers Penelope.

    -          Et Penny… demanda-t-elle ?

    -          Nous avons repéré plusieurs côtes fêlées et son corps est couvert d’ecchymoses, précisa Erika d’un ton clinique. Heureusement son état ne nécessite pas une opération. Elle a besoin de rester en observation et au repos forcé plusieurs jours. Vous resterez à l’abri ici tout le temps nécessaire. Invités, s’empressa-t-elle d’ajouter.

    Venus et Baltimore échangeaient des coups d’œil. De nombreuses questions attendaient des réponses. Erika ne manqua rien de leur échange muet.

    -          Vos questions trouveront leurs réponses, leur promit-elle. Mais avant cela, vous devez prêter serment de ne jamais révéler l’existence de cet endroit à quiconque, même à des membres de votre famille. Il en va de la sécurité de tous.

    -          Mais quel est cet endroit, ne put s’empêcher aussitôt de demander Venus ?

    -          Cette ancienne usine aménagée accueille un de nos postes avancés pour nos missions.

    -          Vos missions ?

    -          Oui, nos missions. Nous vous avons trouvé au cours de l’une d’elle. Une chance pour vous on dirait bien, sourit malicieusement Erika.

    -          Mais, cela veut dire que vous ne nous cherchiez pas ? Et où sont nos parents ? La voix de Venus devint implorante malgré elle.

    Erika mit une main compatissante sur l’épaule de Venus, qui la laissa faire.

    -          Je ne peux pas répondre à toutes vos questions malheureusement. Je vous demande de prêter serment s’il vous plait.

    Baltimore mit la main sur son cœur et proclama d’une voix solennelle :

    -          Je parle au nom de la famille Lumen. Nous nous engageons à ne pas révéler la localisation de cette planque et ne divulguerons pas les informations qui nous seront révélées, même sous la torture.

    -          Nous ne devrions pas en arriver là, modéra avec gravité Erika. Ajoutez « au nom des enfants d’Anastème » et ce sera parfait.

    -          Au nom des enfants d’Anastème, reprit sur un ton sentencieux Baltimore. N’est-ce pas les filles ? ajouta-t-il avec un clin d’œil à l’attention des playmates de papier.

    -          Ca ira comme ça, conclut Erika. Notre groupe espionne les drones que l’armée envoie pour traquer les enfants d’Anastème. Elle n’a pas encore compris que nous la prenions à son propre jeu.

    -          You watch the Watchmen, murmura avec un sourire Baltimore.

    -          En quelque sorte, oui. Nous ferons notre possible pour vous aider. Mais avant, reposez-vous encore tous les trois. Reprenez des forces, vous ne serez pas efficaces si vous surestimez votre santé. Nous reprendrons cette discussion sous peu. Nous avons sans doute beaucoup à apprendre les uns des autres.

    Elle s’éclipsa sans laisser le temps à une dernière réplique, laissant Venus et Baltimore apprécier le silence des lieux et le doux sommeil de Penelope.

    ****

    Venus retraça la nuit à son frère qui n’avaient que des flashs, expression qui le fit exagérément rire. Il la gronda pour s’être exposée stupidement et la remercia pour l’avoir dans la foulée sauvé d’une mort certaine. Il fut soulagé d’apprendre que leurs affaires avaient été récupérées, y compris son précieux petit carnet.

    Elle décrivit également l’extraordinaire spectacle dans l’espace de l’usine, ce qui laissa Baltimore plus dubitatif qu’émerveillé. Penelope ouvrit les yeux quelques instants au son de leurs voix, un sourire s’esquissa sur ses lèvres et elle replongea dans ses songes.

    -          Ils ne savent rien de nous ni de nos parents, constata avec amertume Venus.

    -          Mais ils sont une aide possible, eux ou ceux pour avec qui ils œuvrent.

    Venus observa son frère. Il savait tellement plus de choses qu’elle sur tout ce bazar, le pouvoir, ses conséquences et ce que tout ça signifiait. Elle détestait se sentir ignorante face à quelque chose qu’elle aurait dû savoir. Si sa vie s’était poursuivie comme prévue, elle aurait été initiée au pouvoir comme son frère et non obligée de remplir les blancs comme elle pouvait, épuisée et en fuite. Elle mit à profit le silence entre eux pour croquer dans des petites brioches et boire un soda pas assez frais.

    -          Dis-moi tout ce que tu sais, ordonna-t-elle à son frère. Baltimore avait incliné son dos en mode sieste.

    -          Je te promets de te dire tout ce que je sais ou tout ce que je comprends, Venus-Baby. Nous avons beaucoup de choses à penser. Mais cette femme, Erika, a raison. Je dois me reposer à présent.

    -          Ah non, tu ne vas pas me lâcher toi aussi…

    -          Ce n’est pas ma faute, c’est leur produit, là, dans le tuyau. Je sombre déjà. Ces dames au mur m’attendent dans mes rêves, je ne peux pas les faire trop patienter …

    -          Oh, toi !

    Baltimore était allé au bout de ses forces et somnolait déjà. Venus se sentait misérable et abandonnée. Elle sortit et le soleil haut arrosait l’usine qui emmagasinait une chaleur un peu moite. Aucun signe de vie. Les exercices des compagnons d’Erika avaient cessé. On aurait cru l’usine renvoyée à sa solitude et à sa lente décrépitude. L’espace était vide et elle résista à une furieuse envie de sauter et d’en faire son territoire à son tour.

    Au lieu de quoi elle s’assit au bord de la plateforme, fixa son regard vers le sol et son ancien moi frémit. Elle avait un sens aigu des distances et était sujette au vertige. Par chance, la révélation de son pouvoir avait aboli toute peur du vide. Elle était impressionnée par ce changement radical en elle, cette assurance nouvelle la transformait complètement. Elle posa ses mains sur ses genoux, leva le visage vers la chaleur réverbérée par le toit de l’usine et tenta de se remémorer le moment où elle avait senti le basculement.

    Contre toute attente, ce n’était pas lors de l’expérience avec son frère dans la remise de la propriété de ses parents où, en cachette, ils avaient fumé un narguilé qui avait momentanément éveillé le pouvoir enfoui en Venus. Non, c’était avant, et après avoir remonté dans ses souvenirs, Venus sut.

    C’était presque un mois auparavant. Une éternité pour une jeune fille de quinze ans.

    ****

    C’était le 19 juin, jour de son départ pour la résidence familiale, en provenance de son pensionnat.

    Sa mémoire avait enregistré le moindre détail. 

    Il faisait chaud et moite dans la berline.

    Venus tenait ses mains croisées entre ses genoux et ses yeux allaient de la vitre, où la buée jouait avec les écoulements de la pluie à l’extérieur, à son amie Jean dont le père conduisait la voiture. Son sac de voyage posé à côté d’elle, légèrement ouvert, offrait à sa vue la pochette contenant son billet d’avion.

    -          Alors redis-moi, l’invita Jean, c’est quoi ton programme des vacances ?

    -          Soleil et piscine dans la grande résidence familiale. Glaces, cocktails et cousins débiles. La fête.

    Jean pouffa. Ses yeux un peu trop écarquillés indiquaient à qui savait le lire qu’elle avait pris quelque cachet euphorisant pour accompagner sa copine à l’aéroport.

    -          Mais c’est génial, voyons ! Tu as officiellement le droit de ne rien faire pendant un mois, quel rêve ! (puis sur le ton de la confidence, aussitôt sanctionné par un toussotement réprobateur de son père devant, au volant) Moi, je viens d’apprendre qu’ils m’ont fichu un coach pour réviser toutes les matières où je foire, c’est-à-dire presque toutes. Et c’est pas Justin Timberlake si tu vois ce que je veux dire… Il va vraiment falloir que je bosse, ou que je me fatigue à prétendre, ce qui reviendra au même.

    -          J’ai aussi emmené quelques fiches de révision, si ça peut te rassurer.

    -          Mais tu n’en as pas besoin, toi. D’ailleurs, c’est nul que tu partes, je t’aurais bien prise comme prof justement. Tu aurais fait les exercices à ma place en deux minutes et on serait ensuite allé courir les magasins. Mais mademoiselle préfère faire la planche de l’autre côté de la Planète… Et c’est où d’ailleurs déjà ?

    -          Domaine Lumen, au fond de l’impasse, Océan Atlantique, Baie de Cape Cod, quasi le pays de la Petite Sirène…

    Le père de Jean siffla et leva le pouce. Manifestement ça lui parlait. Les lèvres de sa fille se tordirent et mimèrent un « on s’en fout » que Venus connaissait bien.

    -          Neuf heures de vol pour atteindre le paradis, quelle chance tu as ! moqua Jean.

    Venus retint un rire et ajusta ses longs cheveux noirs dans sa nuque.

    -          Nous arrivons, annonça le père de Jean d’une voix neutre.

    On apercevait au travers du pare-brise le millefeuille de bêton du parking à l’entrée de l’aéroport. Les voitures qui y cherchaient une place se signalaient à chaque niveau par de fugitifs traits de lumière tournant à gauche ou à droite. La berline s’inséra dans le flot noir telle une fourmi en mode automatique. Le parking était relié au terminal d’où allait partir Venus par d’interminables corridors.

    Déchargement, sas, tapis roulants, longs couloirs éclairés aux néons ponctués de gardes secondés par des caméras à l’œil sombre peu discrètes… Des tâches de couleurs criardes couraient les murs, publicités pour compagnies aériennes, parfums, banques ou encore destinations à moitié créées sur ordinateur. Au dehors, le gris du tarmac se mariait avec le gris du ciel bas, conjurant toute chaleur.

    -          Un temps génial pour les psychiatres, commenta avec jovialité le père de Jean, qui ouvrait la voie.

    Les deux amies marchaient dans son sillage. Venus tirait sa valise à roulettes et tenait son sac de voyage sur l’épaule tandis que Jean scrutait son smartphone en esquivant de manière surnaturelle tous les obstacles au devant d’elle. Elles ne se parlaient pas. L’heure de la séparation approchait et elles la redoutaient. Elles ne s’étaient pas quittées depuis la rentrée dix mois auparavant et c’était beaucoup plus dur que ce qu’elles étaient capables d’exprimer.

    Venus jeta un coup d’œil à son amie et réalisa que Jean en savait sans doute autant si ce n’est plus sur elle qu’elle-même. Elle avait été la témoin et le support de ses moments de joie : la rencontre et le rapprochement irrésistible avec Erik susnommé « le petit ami », les succès scolaires, sa métamorphose de laideron en jeune fille épanouie… Elle l’avait aussi épaulée dans ses heures sombres. Sa première cuite et les vomissements douloureux qui s’ensuivirent. Ses migraines chroniques. Sa mauvaise grippe du dernier hiver… Elles avaient grandi en miroir, deux plantes côte à côte conscientes qu’ensemble elles pourraient encore mieux bénéficier des rayons du soleil tout en partageant des racines communes, vitales.

    Les pieds qui dansaient dans le vide, totalement perdue dans ses souvenirs, Venus revit le visage radieux de Jean découvrant son cadeau d’anniversaire. L’intensité de l’amitié qu’elle avait ressentie pour son amie à ce moment-là l’avait troublée au point qu’elle s’était questionnée sur sa nature. Elles n’avaient cependant jamais eu de gestes équivoques l’une envers l’autre. Quand Erik était apparu comme un jeune premier dans une sitcom adolescente, maladroit et tellement attendrissant, Venus s’était inquiétée de la réaction de Jean. Mais tout s’était passé avec douceur et simplicité. Jamais Jean n’avait exprimé la moindre jalousie envers elle. A l’inverse, quand Erik se retrouva quelques fois seul avec Jean, Venus n’avait éprouvé aucune crainte. Elle avait une confiance totale envers ces deux êtres dont elle allait s’éloigner pendant ce qui lui paraissait une éternité. Un mois de vacances officiellement, sans doute beaucoup plus désormais.

    Le moment de la bascule arrivait dans la mémoire de Venus.

    L’annonce grésillante de l’embarquement les atteignit comme une sentence. Jean et Venus s’enlacèrent et mélangèrent leur parfum. Le père de Jean se tenait en arrière, occupé à passer en revue les hôtesses et les passagères d’âge mûr avec ce qu’il imaginait être le top en matière de discrétion.

    Au moment de se séparer, Jean tendit un petit téléphone à clapet à Venus avec un sachet plastique contenant un chargeur.

    -          Tiens, c’est un cadeau d’Erik. C’est une antiquité, il ne permet que de téléphoner et d’envoyer des sms. Mais tu ne vas pas faire la fine bouche, toi qui n’en a jamais eu un depuis que je te connais. Il y avait déjà le numéro de ton amoureux dedans, et j’ai ajouté le mien. Je précise que c’est lui qui paie la note, ajouta-t-elle avec un clin d’œil.

    Venus sentit sa vue se brouiller et appuya sa paume au coin de son œil droit. Elle fit tourner le petit appareil dans sa main et découvrit sur son dos un cœur dans lequel était inscrit « Sun-V », le surnom que lui avait donné Erik. Ses larmes coulèrent alors tout à fait.

    Dans sa main vide en haut de la plateforme, Venus sentait encore la présence fantôme de ce petit smartphone qu’elle n’avait possédé que quelques semaines. Sa disparition était la coupure de cordon avec sa vie insouciante d’élève studieuse, qui avait des rêves accessibles, prévisibles, terre-à-terre, mais qui étaient précieux parce que les siens.

    L’allégorie du saut dans le vide là, plusieurs mètres du sol, ne lui échappa pas. Sauf que maintenant elle savait voler, « comme une grenouille » selon Baltimore qui n’en manquait pas une, mais ainsi elle était infiniment plus armée et volontaire qu’elle ne l’avait jamais été.

    Sa vie avait pris une tournure inattendue, effrayante et captivante à la fois. Elle se leva, serra les poings. Une larme vacillait sur un œil, qu’elle frotta avec douceur. Il lui fallait un cap, une direction. Il lui fallait se concentrer sur ce qui compte vraiment, qui est au cœur de tout, l’essentiel en un mot.

    Arracher ses parents des griffes de leurs agresseurs. Et confronter Erik.

    Et suivant, se venger.

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     Et pour ne pas perdre de temps, le chapitre 4 :)