ANASTÈME - RÉVOLUTION

ANASTÈME - RÉVOLUTION

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Chapitre 4 : le Major Général Casey HAMILTON

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  • Au cas où vous auriez oublié les chapitres précédents :

    CHAPITRE 1

    CHAPITRE 2

    CHAPITRE 3

    Chapitre 4 – Le Major General Casey Hamilton

     

    Les derniers invités quittaient la résidence à petits pas. Le Major Général Casey Hamilton avait sorti un mouchoir de sa poche et frottaient ses doigts avec vigueur tout en regardant ses hommes et leurs compagnes s’engouffrer dans leurs imposants SUV. Ce n’était que dans ces moments plus informels qu’il acceptait de leur serrer la main, mais ces brefs contacts physiques restaient pour lui une épreuve. Il irait se laver les mains longuement dès que les derniers feux disparaîtront derrière le grand portail automatique. Au moment où la porte se refermait cependant, le téléphone sonna. Son aide de camp déposa le plateau rempli de coupes vides pour l’attraper et le donner à son supérieur.

    -          Hamilton, répondit le Major.

    -          Major, ici le lieutenant Green. Nous venons de perdre le J-47 numéro 3, Monsieur.

    -          Quand ?

    -          Il y a quatre minutes.

    -          Développez.

    -          Le satellite a repéré trois signatures incohérentes et le J-47 a été envoyé pour vérification sur la zone ouest de la ville, conformément aux…

    -          Je connais le cadre de la mission, coupa sur un ton glacial le Major. Où sont les cibles ?

    -          Hors de vue pour le moment, répondit sur la défensive le lieutenant. Le J-47 numéro 2 est en approche accélérée du site, Monsieur.

    -          Bien. N’interrompez pas les recherches. Faites le lien immédiatement avec les autorités civiles à propos du drone. Le message : tout est sous contrôle et leur coopération est indispensable. Personne ne doit savoir. Envoyez-moi immédiatement le transcrit du numéro 3. Point dans vingt minutes à la base.

    Il raccrocha, envoya le téléphone sur une commode où il heurta trois petits soldats de plomb, marotte du Major, qui se retrouvèrent à se mettre en joue mutuellement. Il se rendit dans sa salle de bain sans adresser ni mot ni regard à son aide de camp. Il resta plusieurs minutes les mains sous l’eau froide, fixant tour à tour son alliance usée aux bords de laquelle des résidus de savon s’étaient accrochés et la mousse blanche qui picotait le fond de son lavabo. Ses pensées s’agençaient comme les rouages d’un antique ordinateur à rouleaux, lentement mais avec force.

    Une frappe discrète sur la porte. Son aide lui annonça que la voiture était prête.

    -          J’arrive, gronda le Major. N’informez pas les invités qui viennent de partir. Leur taux d’alcoolémie pourrait poser problème.

    Il mit un doigt sur la veine de son front qui trahissait la tension qui montait en lui. Il défit puis refit son nœud de cravate, ajusta ses épaules, avisa la silhouette autoritaire dans le miroir et sortit rejoindre son véhicule.

    Il compulsa les premiers éléments sur la large tablette que tenait obligeamment son aide dans l’habitacle de la limousine. Horaires, noms des soldats impliqués, respect des procédures, coordonnées du point de contact. Tout paraissait en ordre. La vidéo de ce qui semblait un engagement s’avéra courte et instructive par ce qu’elle montrait - le leurre lumineux notamment, mais surtout par ce qu’elle ne montrait pas : les caméras avaient été aveuglées avec une facilité déconcertante. Les capteurs avaient rendu compte d’un impact explosif au niveau de l’aileron arrière et du déclenchement du système de défense électrique suite à contact. Cette dernière information satisfit le Major qui se frotta les mains. Le drone avait ensuite connu une sévère avarie d’origine inconnue et s’était écrasé. Il n’eut pas le temps d’en lire davantage : il était arrivé à destination.

    Dans la salle de réunion de la base aux fenêtres aveugles et aux murs gris, l’officier de quart et les pilotes du J-47 numéro 3 se levèrent à l’entrée du Major. Le lieutenant Green qui l’avait informé marchait derrière lui, l’air soucieux de qui s’attend à se faire réprimander. L’aide de camp du Major se posta dans un coin et se mit en position de prise de notes sur sa tablette.

    -          A l’aise, les gars, souffla le Major. Nous sommes ensemble sur ce coup-ci. Vous ne répondez qu’à moi et je réponds de vous. Il y a plusieurs points à régler avant d’étudier les conditions de la perte de ce drone. La priorité est double : retrouvez nos cibles et ne pas inquiéter les civiles. La première requiert de la patience, la seconde de la diligence et de la fermeté. Lieutenant ?

    -          Deux équipes sont sur place et ont déjà commencé à boucler le périmètre autour du drone, avec le concours des pompiers. A vrai dire ils étaient contents que nous arrivions, tous les habitants de l’immeuble se sont précipités dans la rue.

    -          Ils voulaient profiter du spectacle ? S’étonna le Major.

    -          Il y a eu un départ de feu dans le haut de l’immeuble. Les alarmes se sont mises en route et en bons élèves les gens sont sortis. La police a commencé également le recensement et recueilli les premiers témoignages.

    -          Des victimes ?

    -          Aucune, seulement des personnes en état de choc. La chute du drone en réalité a été peu remarquée et les gens ont pu penser à une voiture qui aurait explosée…

    -          Nous nous en assurerons. Cette alarme, avant ou après la prise de contact avec le drone ?

    -          Après.

    Le Major se gratta le menton. Il soupçonnait déjà une diversion.

    -          A-t-on des informations sur le site, est-ce que les satellites ont repéré quelque chose d’autre ?

    -          Aucun signal ni aucune signature nouvelle. Mais les données satellites sont encore en étude.

    -          Pourquoi cela ?

    -          Données incohérentes ou question d’alignement sans doute. Je vous communiquerai les éléments dès réception.

    -          Vérifiez aussi les éventuelles caméras en ville, même si je ne crois pas qu’elles révèlent quoi que ce soit. Qu’est-ce qui a eu la peau du J-47 ?

    -          Nous l’ignorons, il faudra étudier la carcasse.

    -          Des suppositions ?

    Les hommes présents se regardèrent. Supposer n’était pas leur fort. Obéir, oui, mais émettre des hypothèses c’était s’exposer et prendre le risque de donner des mauvaises directions. Ils laissaient cela aux gradés avant d’en devenir un peut-être un jour.

    -          Vous avez raison, abonda le Major en écho au silence. Je suis trop impatient. Faites rapatrier les restes du drone.

    Il regarda les deux pilotes qui avaient un grand gobelet rempli de soda et qui semblaient harassés.

    -          Vous avez fait ce qu’il fallait, les gars. Nous progressons et c’est grâce à votre boulot. (Il prit un temps pour peser les mots suivants, qu’il prononça sans trahir son agacement) Seulement, nous avons un drone à 4 millions de dollars à terre dans une zone urbaine. Inutile de vous dire que nous devons faire profil bas. Vous êtes consignés jusqu’à nouvel ordre dans le dortoir de réserve. Interdiction évidemment de parler à quiconque de cette opération, même à l’équipe relais qui pilote le drone numéro 2. Vous pouvez disposer. Pas vous, Lieutenant Green.

    Le lieutenant Abel Green se figea, mains dans le dos, tête haute, comme pour une inspection. Une fois seul avec le Major et son aide, il relâcha ses bras.

    -          Lieutenant, avez-vous pu déterminer si les cibles étaient bien les personnes que nous recherchons ?

    -          Cela est vraisemblable, Monsieur, répondit le lieutenant sans pourtant la pointe d’assurance qu’attendait le Major.

    -          Vraisemblable ? Je demande des certitudes, Lieutenant. Vous savez combien il est important que cette opération reste entre les mains de l’armée et n’aille pas rejoindre le dossier conséquent de signalements terroristes fantaisistes que la NSA compile à Noël pour faire marrer ses hommes ?

    -          Oui, Monsieur, se reprit Green.

    -          Nous évoluons sous le radar, dans l’intérêt de la Nation et pour la mémoire de nos hommes. Je vous ai choisi parce que vous pouvez faire mieux que cela !

    -          Oui, Monsieur, proclama Green en regardant droit devant lui.

    Le Major ne poussa pas son avantage. Il avait besoin de cet homme efficace et dur à la tâche. Il le savait très attaché à la solidarité entre les soldats et se devait de lui montrer que cela lui importait autant qu’à lui. Leur pacte était celui de frères d’armes dans la Loi du Talion. Idéaliste, le lieutenant Green prenait tout cela avec le plus grand sérieux et c’est l’une des raisons pour laquelle il l’avait sélectionné pour cette opération.

    -          Voyez avec mon aide de camp pour la suite, indiqua le Major. Vous supervisez le J-47 numéro 2. Je m’installe à mon bureau, vous pourrez m’y joindre dès que vous avez du neuf. Vous pouvez disposer à votre tour.

    Green s’exécuta, sans qu’un soulagement ou un sentiment quelconque ne transparaisse dans son attitude.

    Le Major resta seul dans la salle de réunion. Il pensait à ses hommes qui devaient repasser la séquence dans leur tête, traquant l’erreur qui justifierait la sanction pour la perte d’un drone. Ils étaient méticuleux mais pas infaillibles. Personne ne l’était.

    L’origine même de cette mission particulière résultait d’une leçon amère prise par le Major et l’homme dont il composait à présent le numéro de téléphone.

    La sonnerie retentit quatre fois avant qu’une voix marquée par les ans, grave et tristement essoufflée ne répondit. Hamilton appelait le Général en retraite Charles Corden. Son mentor, ami et frère d’armes.

    -          Charles, c’est Casey.

    -          Bonsoir Casey. Si vous m’appelez c’est qu’il y a du neuf.

    -          Nous avons perdu un drone ce soir dans un engagement avec très probablement un des enfants Lumen.

    -          Très probablement ?

    -          Cela vient d’arriver et tous les éléments techniques n’ont pas livré leur verdict. Nous restons méthodiques, nos moyens sont limités et nous nous concentrons sur la mission.

    Le Major se figurait très bien le Général dans son fauteuil en cuir bordé de coussins, son inhalateur à oxygène à portée de main, dans son peignoir en soie acheté à Londres et taillé sur mesure. Il ne dormait jamais et Casey pouvait le joindre jour et nuit.

    -          Je fais confiance à votre jugement, Casey, souffla Corden. Je vais faire le nécessaire pour le drone, ne vous en souciez pas. Vous n’avez pas encore mis la main sur ces aberrations, vous me l’auriez dit. Continuez de les traquer, nous finirons par éradiquer la menace qu’ils représentent. Je sais votre ténacité.

    -          Merci, Charles, répondit, ému, le Major. Il avait conscience que le temps était compté pour son vieil ami qui avait poussé ses forces jusqu’au bout de ce qui était possible. Jusque dans ses formulations Corden lui passait clairement la main. Je vous souhaite une bonne nuit, Général.

    Un petit rire poli suivi d’un douloureux besoin d’air conclut l’appel. Ces échanges minaient le Major de plus en plus. Il espérait que son ami ne souffrirait plus longtemps et appréhendait en même temps le jour où il n’y aurait que le silence en réponse à ses appels. Il ressentit le besoin irrépressible d’aller encore se laver les mains, ce qu’il fit avant de s’enfermer dans son bureau.

    ****

    Tout avait commencé en Turquie quelques années auparavant. Le Major Hamilton était sous le haut commandement du Général Corden, alors en possession de toutes ses capacités, dans le cadre des détachements américains de l’OTAN.

    La base était située à Izmir, sur la rive orientale de la mer Égée, porte d’entrée vers l’Asie. Nommée Smyrne du temps des grecs jusqu'au début du siècle dernier, Izmir était un port majeur de Turquie, le second après Istanbul. S’y côtoyaient des vestiges antiques magnifiques et des buildings modernes plus ou moins inspirés. Une ville en perpétuelle transformation, territoire de métissages entre le Proche-Orient, le bloc russe au nord et l’Europe. Elle se parait de ces multiples influences avec un certain panache illustré par l’énergie de sa jeunesse qui paradaient sur la jetée tous les soirs, malgré la désapprobation de leurs aînés et des conservateurs.

    D’un point de vue professionnel, l’endroit était parfait pour nouer des liens discrets avec des fournisseurs et des opérateurs en armement désireux de montrer leur savoir-faire à l’Armée américaine sans avoir à pénétrer leur territoire farouchement contrôlé. C’était un sujet sensible : aux yeux du monde l’industrie américaine de l’armement se proclamait auto-suffisante. Dans la réalité, il lui fallait bien sûr rester à l’affût des nouveautés, mesurer les progrès, les avancements et les retards des concurrents et cela ne pouvait se faire qu'à travers rencontres et démonstrations. Chaque contact faisait l’objet d’examens préalables approfondis. Il n’était pas question de contracter avec une société à l’organigramme opaque et qui manquait de transparence. Il était avant tout question de savoir avec qui on avait affaire, pas forcément de vérifier l’exactitude des résultats financiers.

    Ce qui avait interrogé Hamilton et Corden n'était pas le manque d'informations ni de références pour la société qui les avait sollicités. C'était tout le contraire : parmi les références fournies, il y avait une liste non exhaustive de remerciements de dirigeants politiques sur plusieurs décennies, dont plusieurs présidents américains, que le dossier de présentation compilait sous forme de fac-similés à en-tête de la Maison Blanche. Il était impensable qu’ils fussent faux.

    Toutes ces lettres louaient la qualité des services de la société sobrement baptisée Hermès Incorporated sans jamais rentrer dans les détails, informations sensibles obligent. Elles étaient néanmoins assez explicites sur l'apport décisif de ce prestataire. Hermès s’était enregistré comme société au Delaware dans la période de l'immédiat après-guerre. C’était donc une société déjà ancienne et honorable comme l’indiquait ses références. Les comptes étaient propres et la dimension de la société, modeste, n'attirait pas l'attention, même cela ne voulait pas dire grand chose.

    Son activité consistait à réaliser des missions à très haut risque avec possibles actions létales. Concrètement, cela signifiait de l'espionnage de toute nature, de l'infiltration et de l'exfiltration, de la collecte d'informations sensibles, du développement de canaux de communication sécurisés non officiels avec des interlocuteurs sensibles, voire de la neutralisation de cibles aux États-Unis et en dehors. Elle officiait à mi-chemin entre le mercenariat et la diplomatie de l'ombre. Les responsables politiques pouvaient faire appel à son expertise sans compromettre ses propres agences de sécurité, pourtant connues pour leur audace et leur aventurisme, notamment en Amérique centrale ou au Moyen-Orient. Hermès était au-delà, elle entrait en jeu quand la mission semblait impossible ou définitivement trop risquée.

    Hermès avait élargi l'éventail de ses compétences et avait contacté en conséquences les clients les plus à même de les apprécier. C’est ainsi que le Général Corben, tête chercheuse en matière de nouvelles solutions opérationnelles, avait eu vent de ses services. Celui qui intéressait plus particulièrement le Général concernait les opérations sur le terrain et en particulier la neutralisation et la prise de site en totale discrétion. Ce faisant, Hermès marchait sur les plates-bandes des forces spéciales, peu réputées pour tolérer une privatisation de leur pré carré, mais cela ne posait pas de problème de conscience pour Corben. Comme Hermès proposait un test sur terrain neutre pour démontrer ses compétences, un « match » entre des soldats d’élite et leurs propres hommes, Corben avait trouvé l’idée excellente et peu risquée : si ses soldats gagnaient, il imposait la suprématie de l’Armée de métier et ajoutait une tête à leur tableau de chasse ; s’ils perdaient, ce qu’il jugeait impensable, il avait trouvé un prestataire d’un niveau inédit, utile pour les confrontations modernes, chaotiques et sous constante surveillance des médias qui apparaissaient un peu partout sur la planète. Il avait chargé le Major Hamilton de la sélection de leurs « joueurs » et celui-ci avait désigné la petite unité sous les ordres du Lieutenant James Kovac.

    Kovac était un dur, un guerrier et un excellent stratège. Ses hommes étaient du même bois, expérimentés et parfaits connaisseurs de tous les types de terrains, de la jungle indonésienne, au désert et jusqu’à la guérilla urbaine. Kovac reçut son ordre de mission avec une joie non dissimulée. Les entraînements manquaient d'originalité et d'enjeux à la base. Les missions d'observations et les exercices conjoints avec les turcs et les autres pays membres de l’Alliance manquaient d’intérêt. Tout cela ronronnait et ses hommes et lui étaient en manque d'une véritable action.

    Kovac et ses hommes avaient pour consigne de n’avoir que des chargeurs à blanc et des fusils à visée laser. Ce n’était pas une invitation à une boucherie gratuite, et un non ferme lui avait été répondu quand il avait demandé s’ils ne pouvaient pas au moins dégommer une de ces foutues chèvres toute pelée, juste pour marquer le coup.

    Le convoi qui emmenait Kovac et ses huit hommes, le Général Corben, le Major Hamilton et leur staff (dont quatre gardes rapprochés) mit près de trois heures à rejoindre le site de la démonstration. Ils profitèrent du trajet pour repréciser la stratégie de conquête du terrain à partir des photos satellites fournies à la fois par les Turcs et l’US Army.

    Les autorités locales avaient accepté de laisser un de leur propre terrain militaire à disposition. Il s’agissait d’un ancien village de plusieurs dizaines de maisons dont il ne restait que des ruines couvertes d’impacts, des gravats et des arbres squelettiques. La zone était idéale car elle recelait nombre de caches potentielles, deux ou trois points de vue possible pour un sniper, et bien sûr aucun risque de tomber nez-à-nez avec un autochtone.

    Un poste d’observation avait été construit à bonne distance du site. Deux énormes jumelles étaient arrimées au béton et permettaient de zoomer sur telle ou telle partie du village avec une grande netteté.

    Les représentants d’Hermès étaient déjà arrivés et attendaient les soldats américains en compagnie de deux officiels turcs. Ils se tenaient devant un panneau sinistre et sans équivoque : une interdiction en turc agrémentée d’une tête de mort rendue riante grâce à deux moustaches tracées au feutre rouge.

    Il était convenu que les soldats américains prendraient possession du site et quadrilleraient l’espace, avec pour mission de dégommer « virtuellement » tout intrus. De leur côté, les intrus en question devaient neutraliser les hommes de Kovac, sans violence, et décrocher le « red flag », c’est-à-dire un mouchoir rouge serré autour du bras du lieutenant qui dirigeait l’unité.

    Les deux représentants d’Hermès, blancs caucasiens aux traits juvéniles, costumes et cravates noirs sur chemises blanches, serrèrent la main de Corben et d’Hamilton (qui s’essuya discrètement ensuite) et présentèrent les trois hommes en charge de leur part de la démonstration. Les américains échangèrent des regards interrogateurs : huit soldats aguerris face à trois hommes, c’était sacrément déséquilibré. Les représentants d’Hermès balayèrent les interrogations, avec une autorité et une confiance qui aiguillonnèrent l’orgueil des américains. Le lieutenant Kovac s’entretint avec Hamilton, soupçonnant une possible tricherie. Hamilton lui conseilla de ne pas discuter, cela pouvait passer pour de la faiblesse.

    Les neuf soldats américains et les trois mercenaires d’Hermès se firent face. Les premiers étaient équipés de tout le matériel habituel, système d’écoute et de communication, lunettes à visée  infrarouge, gilets de protection, armes blanches, écrans souples numériques pour la communication et la localisation… Les seconds ressemblaient à des gymnastes, longilignes, une combinaison collait à leurs membres où affleuraient des protubérances, sans doute des capteurs ou des armes. Sur leur poitrine des plaques sensibles aux lasers désignaient la cible à atteindre pour les arrêter. Ils portaient un masque noir et l’impossibilité de voir leur visage agaça Kovac qui se posta devant le plus avancé et colla son visage au sien. L’homme masqué ne bougea pas. L’intimidation de Kovac n’avait visiblement aucun effet sur lui.

    -          Des putains de ninjas… maugréa t-il en se reculant à la demande de Corben.

    Les règles furent rappelées et alors que le soleil était haut dans le ciel, les soldats américains investirent le village tandis que les hommes d’Hermès furent mis au secret dans l’un des camions militaires. Les représentants d’Hermès échangeaient des amabilités avec le Général Corben. Hamilton observaient quant à lui les trois statuts noires dont se dégageait une curieuse énergie qui rendait leur présence « floue », c’est le terme le plus proche qu’il trouva quand il remémora l’impression qu’ils lui avaient laissée. Il n’y avait pas de nervosité ni de tension chez ces hommes. Ils ressemblaient à des sportifs concentrés prêts à se lancer dans leur épreuve, non à des fauves muselés à deux doigts de partir en chasse comme il en avait vu des centaines dans sa carrière.

     Au bout de deux heures, un signal marqua la mise en place des hommes de Kovac. Leurs trois adversaires se glissèrent à l’extérieur sans bruit. Corben, Hamilton, leur staff et les représentants d’Hermès prirent place dans le poste d’observation qui faisait aussi office d’abri contre le soleil. Dans les jumelles, tout était paisible. Aucune fumée, aucun mouvement n’était visible. Les maisons éventrées étaient figées dans leur agonie perpétuelle, faussement dépouillées de toute présence humaine.

    Corben et Hamilton avaient laissé Kovac définir la stratégie. Ils savaient que des capteurs infrarouges et des détecteurs de mouvements seraient disposés à des endroits stratégiques. Des leurres et des grenades sifflantes, aveuglantes et fumigènes avaient été scellés sur des pans de murs par les deux artificiers de l’unité. A tout l’arsenal habituel, Kovac avait ajouté quelques gadgets de son cru, des brouilleurs d’ondes afin de gêner les communications de l’ennemi mais surtout des petits projecteurs d’acide, petites infractions bénignes selon lui, mais qui ici rabaisseraient les prétentions de ces ninjas. Par prudence il les avait disposés autour de lui, lui donnant un avantage important en cas de combat rapproché.

    Kovac se tenait sous des gravats, astucieusement dissimulé sous une cape que ses hommes avaient recouverte de poussières et de petites pierres. Il était impossible de deviner sa présence. Deux hommes s’étaient installés l’un à côté de l’autre dans les restes d’un toit en surplomb, chacun couvrant avec son fusil laser un angle de tir très large et complémentaire. Les fusils laser n’émettaient pas de son, ce qui était là aussi un atout formidable pour des tirs discrets et fatals. Trois hommes se tenaient dans des trous de souris au niveau du sol. Les trois derniers hommes enfin, les plus véloces et les plus souples, servaient de « bait », c’est-à-dire d’appât. C’était la tactique choisie par Kovac. L’exercice n’étant pas létal, il acceptait l’idée de sacrifier possiblement des hommes pour obtenir la victoire en se servant d’eux.

    La communication entre les 9 soldats disséminés dans le village passait par des impulsions tonales qui étaient centralisées chez Kovac. Il pouvait ainsi, à la manière d’une araignée, sentir les vibrations possibles sur les fils invisibles le reliant à ses hommes. Il était interdit de parler dès lors que le signal avait été donné. Avant, les hommes avaient abondamment plaisanté sur les « tapettes » et les « danseuses » qui allaient se faire défoncer en quelques instants et autres amabilités du même genre, impressions laissées par les mercenaires d’Hermès. Impressions trompeuses.

    De longues minutes s’écoulèrent sans qu’aucun signal d’aucune sorte ne s’enclenche.

    Kovac appelait en silence ses proies et louait ses hommes. C’était amusant comme situation, à défaut d’être captivant.

    Il entendait dans son oreille les bips réguliers de ses hommes, les comptait sans y faire attention. Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Huit. Les nuances dans les bips lui donnaient l’identité de leur émetteur.

    Un claquement sec résonna à mi-distance et un oiseau égaré - une espèce de corneille, se souleva lourdement du sol.

    Les hommes avaient sur leur poitrine une gourde en plastique avec une petite paille sur laquelle ils pouvaient tirer pour se désaltérer sous les rayons du soleil pesants.

    Aucun signe.

    Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Sept ?

    Tout à coup, les sens de Kovac se mirent en alerte maximale. Le bip manquant venait d’un des appâts.

    Merde.

    Il tapota un code à destination de ses hommes pour les avertir qu’un problème venait d’apparaître. Les hommes redoublèrent de vigilance, le doigt crispé sur la gâchette de leur fusil laser.

    Un. Deux. Trois. Cinq. Sept.

    Silence.

    Kovac se retint de sortir en plein jour pour comprendre. Les deux nouveaux bips manquants étaient ceux des snipers sur le toit. Comment était-ce possible ?

    Puis vint un premier hurlement.

    Un des appâts apparut au bout de la rue, la main droite bizarrement tordue soutenue par la gauche. Il marchait sans faire garde à ses pas et tournait la tête de tous côtés. Il déclencha une grenade aveuglante. La seconde d’après, il était au sol, inanimé.

    Un des soldats à couvert mitrailla de coups de lasers devant lui. Il eut la vision fugace d’une ombre qui fondait sur lui tel un mamba noir, ce serpent extrêmement venimeux qu’il avait vu une fois à l’œuvre lors d’une mission en Afrique de l’Ouest. Cela raviva une crainte enfouie en lui et il ne se rendit pas compte qu’il jurait et signalait sa présence.

    Quelques instants après il s’était tu.

    Bips. Deux. Trois. Sept.

    Kovac ne comprenait rien à ce qu’il se passait autour de lui.

    Dans leur abri, Corben et Hamilton avaient les yeux rivés sur le village, inquiétés par les retours de communication et les bruits atténués mais explicites qui remontaient jusqu’à leur observatoire. Les représentants d’Hermès restaient muets et leur attitude ne trahissait aucun sentiment particulier.

    Un bip bienvenu informa Kovac que, manifestement, un tir avait touché un des adversaires. Le lieutenant reprit espoir. Le même bip se reproduisit. Puis encore une fois. Trois bips. Trois adversaires.

    L’instinct suggéra à Kovac de ne pas crier victoire. Il se maintint dans sa cachette, dans l’attente des bips de confirmation de ses hommes.

    Au lieu de quoi, deux bips de surveillance sonnèrent dans son oreille.

    Deux. Trois.

    Un sixième homme manquait à l’appel.

    Kovac faillit hurler de peur et se ressaisit aussitôt quand il vit littéralement le numéro Sept avancer vers lui au ralenti, somnolent, ses jambes trainant sur le sol comme si une force le poussait dans le dos. Il déclencha sans faire exprès ses alarmes, en premier lieu les acides que l’homme reçut en plein visage.

    Ses hurlements épouvantés glacèrent le dos des officiels qui s’agitaient à présent franchement dans leur abri. Corben, peu habitué à voir ses hommes malmenés, demanda des comptes aux représentants d’Hermès. Ceux-ci se contentèrent de répondre sur le ton de l’évidence que c’était l’objet de la démonstration et que ses conditions étaient respectées.

    Le soldat gravement brûlé au visage tomba sur le sol et Kovac crut halluciner quand il vit une espèce de brouillard sombre se disloquer en deux et s’évaporer en un clignement de cils. Il n’avait pas révélé sa présence mais il était persuadé qu’il était repéré. Son cœur voulait sortir de sa poitrine, sensation dont il s’étonna et qu’il n’avait pas ressentie depuis l’enfance. Cet exercice était peut-être beaucoup plus intéressant qu’il n’avait imaginé.

    Deux. Trois. Toujours.

    Ils étaient donc à égalité. Trois contre trois. Cette situation dépassait toutes les hypothèses envisagées. Kovac saisit son arme de poing, un Desert Eagle, équivalent automatique d’un 357 Magnum, que personne n’avait songé à lui demander tant il faisait partie de sa panoplie. Il avait conscience qu’il prenait un risque inconsidéré mais il voulait uniquement effrayer ses adversaires.

    Bien mal lui en prit.

    Il réalisa alors que plus aucun bip ne résonnait dans son oreillette. Ses hommes étaient neutralisés. Il ne restait plus que lui. Comment était-ce possible ? Il décida de déclencher deux leurres, un premier, thermique, identique dans l’intention à celui utilisé par Baltimore avec le drone. Le second une grenade fumigène qui enveloppa de brouillard plusieurs ruelles et la place où il était planqué.

    Il se posta dans l’attente d’un passage, même furtif. Celui-ci ne se fit pas attendre. Il tendit alors le bras, le Desert Eagle armé, et tira dans un mur.

    La détonation fit sursauter les officiels dans leur abri. Un des représentants d’Hermès cria alors que les conditions de la démonstration n’étaient plus respectées. Sur la défensive, le Général Corben leur rétorqua qu’il ignorait qui avait tiré. Le second représentant avait pris un émetteur et parlait à voix basse, donnait des ordres dans une langue qu’Hamilton ne comprenait pas.

    Une seconde détonation déchira l’air. Puis une troisième, rapprochée.

    Sans qu’il ne comprenne comment, la couverture de Kovac fut tout-à-coup soulevée comme un couvercle et, aveuglé brutalement par le soleil, il braqua son arme en signe de défense. Une main s’enroula sur son bras, chercha à le désarmer mais Kovac résista avec force. Il sentit alors une traction vers le haut, comme si une grue le hissait, et tira le second tir. Il n’avait heureusement pas réglé son pistolet en mode rafale. Il s’affala et sentit des gouttes chaudes sur son visage.

    Du sang.

    Il avait touché quelqu’un.

    Ce constat le revigora et il se mit alors debout, en position de tir, bras armé tendu et second bras en appui, la tête penchée pour mieux viser. Il opérait des cercles sur lui-même pour accrocher dans sa mire tous les fous qui se hasarderaient à l’attaquer. Il sentit une présence dans son dos, envoya sa jambe en balayage mais elle ne rencontra que le vide. Il tira pour la troisième fois, à l’aveugle, galvanisé.

    Dans l’abri :

    -          Un de vos soldats vient de tirer sur un de nos hommes, rapporta le second représentant. Nous demandons un cessez-le-feu immédiat.

    -          Cela veut dire que vos hommes n’ont pas respecté les consignes, protesta le Général en parfaite mauvaise foi.

    -          Cessez-le feu, demanda le représentant. Ou nos hommes riposteront en légitime défense.

    -          Vous n’avez aucune autorité ici, s’obstina Corben.

    Hamilton s’était rapproché et prit le bras du Général, geste peu protocolaire mais sa crainte d’un dérapage surpassait la bienséance. Corben se dégagea et foudroya du regard les deux représentants.

    -          Faites sonner l’alarme, ordonna-t-il, revenu à une attitude plus mesurée.

    Le haut-parleur d’un des camions retentit à la manière d’une corne de brume.

    L’alarme parvint à Kovac. Fin de partie.

    Il vit ses trois adversaires devant lui, dont un s’était éloigné de plusieurs dizaines de mètres, se tenant le bras, le buste un peu penché. Les deux autres avaient levé les mains, obéissants au signal.

    -          Putain de ninjas… gronda Kovac. Vous ne m’avez pas eu !

    Par bravade il pointa son Desert Eagle sur l’homme le plus proche et ricana. Le temps de vie qui lui resta ne fut pas suffisant pour comprendre ce qui se passa.

    L’homme, par réflexe ou par peur, s’éleva dans les airs, effectua une sorte de vrille et s’enroula autour de Kovac. Le lieutenant vit plus qu’il ne sentit ses deux bras se détacher de son corps, tranchés net. Il écarquilla les yeux devant ces parties de lui qui tombaient, emportées par le poids de son pistolet automatique. Son sang se mit alors à gicler et à drainer le sang hors de portée, et sa vie avec. Il tomba à genoux, impuissant, l’esprit désagrégé. Il ne sentit rien du souffle qui désolidarisa sa tête de son buste.

    Le second représentant devint blanc à l’écoute de son émetteur. Il se tourna vers le Général et le Major.

    -          Le chef de votre unité est mort, dit-il d’une voix basse, sur le ton du regret.

    -          Gardes, arrêtez ces hommes ! commanda aussitôt le Général, furieux.

    Les gardes avaient dressé leurs armes et allaient les pointer sur les représentants. Hamilton et Corben ne comprirent pas plus que Kovac ce qui s’ensuivit. Les gardes furent propulsés contre les parois de bêton de l’abri, comme si un bison les avait percutés. L’image était absurde mais c’est celle-là qu’Hamilton conserva aussi en mémoire. Comme il conserva en mémoire la froidure des pointes acérées que les représentants, passés derrière lui et le Général dans un mouvement surnaturel, pointaient sur leur carotide en même temps qu’ils leurs tordaient le bras. La prise était très douloureuse.

    -          Votre autorité n’a pas cours non plus ici, murmura le représentant qui tenait le Général. Nous considérons que notre relation d’affaires est finie. Nous vous décourageons de chercher à nous poursuivre ou à nous nuire de quelque manière. Comprenons-nous bien, nous ne répliquerons pas à coup d’avocats. Nous sommes des combattants et notre réaction sera beaucoup plus désagréable que l’élancement dans votre épaule.

    Hamilton crut voir les trois mercenaires d’Hermès déjà revenus du village, ce qui était strictement impossible, quand les représentants d’Hermès quittèrent l’abri en le laissant lui et le Général assis sur le sol, défaits, bras ballants, sous le choc.

    ****

    L’affaire valut au Général Corben une mise en retraite forcée. Cela précipita la dégradation de sa santé, où en proie à un emphysème pulmonaire, il résistait comme il pouvait à l’inéluctable étouffement qui aurait raison de lui. Son désir de vengeance, soutenu par Hamilton qu’il aida discrètement à remonter la pente après une période où il dut faire profil bas, était sa seule raison de vivre.

    Tous deux avaient constitué un maigre dossier sur Hermès et les personnes qui géraient la société. Afin de ne pas s’exposer au courroux des représentants qui avaient disparu dans la nature, ils avaient creusé les circulations de l’argent dans et autour de la société. Ils avaient découvert les fournisseurs qui fabriquaient les combinaisons spéciales, avaient dû se rendre à l’évidence sur la nature des capacités des trois hommes qui avaient affronté Kovac et ses hommes face aux spécificités techniques de ces matériels. Ils volaient. A la honte d’avoir été humilié et n’avoir pas pu riposter, Corben éprouvait de l’horreur face à ceux qu’ils considéraient comme des anomalies de la nature, des aberrations comme il ne se privait pas de les nommer.

    En charge des tests sur une nouvelle unité de drones, le Major Hamilton avait mis en place une opération quasi clandestine et utilisait les fouineurs volants pour espionner et traquer les personnes liées à Hermès.

    C’est ainsi qu’il crût tirer le gros lot quand il tomba sur le directeur financier d’Hermès, un homme d’une grande habilité à la dissimulation. Un homme du nom de Peter Lumen. Le père de Venus et Baltimore.

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     A SUIVRE...